Les amis de Guillaume Budé - Jacques Lefèvre d’Étaples et la prononciation du latin

Cette chronique  raconte la vie des Classiques à la Renaissance. Des contemporains de l’humaniste Guillaume Budé (1467-1540) permettent de voir comment l’Antiquité alimente la culture, la pensée et la langue de l’époque. Hommage à l’ancêtre du Gaffiot, l’imprimeur Robert Estienne est le premier invité des Amis de Guillaume Budé. Sa devise : « Noli altum sapere, sed time », c’est-à-dire « ne t’élève point par orgueil, mais crains ». 

Ce n’est plus un secret pour vous, amis des Classiques, le latin est, à la Renaissance, la langue universelle. C’est la langue des humanistes et des religieux. Jacques Lefèvre d’Étaples est connu pour ses prises de position en faveur d’une traduction des textes religieux dans la langue vernaculaire (le français, par exemple). Avant de franchir ce pas, Lefèvre d’Étaples va indiquer la prononciation latine dans ses éditions. Nous voyons alors à quel point il allie humanisme et pédagogie.

Jacques Lefèvre d’Étaples publie en 1509 son Quincuplex Psalterium : il s’agit d’une édition comparative de cinq psautiers latins. Ce qui nous intéresse ici ce n’est pas tant le fond que la forme. En effet, Lefèvre d’Étaples travaille avec son imprimeur Henri Estienne (le père de Robert) et fait introduire des accents et signes auxiliaires dans les textes latins. « L’innovation la plus importante ici pour l’histoire de la langue est l’emploi de caractères latins accentués : e à crochet remplaçant le digramme æ, notant la longueur vocalique, et des accents toniques sur é : sédit, in lége, fremuérunt, vidébo, etc. La présence de ces signes témoigne du souci humaniste de promouvoir une bonne prononciation latine, surtout dans le Psautier, texte sacré et texte oral par excellence. » (Susan Baddeley, « Le choix des langues : Lefèvre d’Étaples et les questions linguistiques au début du XVIe siècle », in Jacques Lefèvre d’Étaples (1450?-1536) : actes du colloque d’Étaples les 7 et 8 novembre 1992, 1995, Paris, Champion, p. 83.)

Illustration 1 : Page de titre de la seconde édition (1513) du Quincuplex Psalterium. Source : Bibliothèque nationale de France – Gallica.

Illustration 2 : Page du Quincuplex Psalterium qui permet de voir l’emploi du e à crochet remplaçant le digramme æ pour écrire suæ. Source : Bibliothèque nationale de France – Gallica.

Une nouvelle étape est franchie avec la parution du Liber Psalmorum cum tenoribus (1528). Ce livre est publié alors que Lefèvre d’Étaples est précepteur des enfants du roi François Ier : Charles et Madeleine. Dans la préface, l’humaniste explique : « Ce présent livret et psautier est imprimé par le désir de très noble adolescent Monseigneur Charles duc d’Angoulême […] lequel n’a point seulement voulu apprendre à lire, mais ensemble à bien lire et bien prononcer ce qu’il lit. Car c’est chose vicieuse, laide, et déshonnête en toute langue principalement non barbare, comme la latine, de lire, et non bien prononcer. »

Le jeune Charles va plus loin et « désire qu’à son exemple dorénavant on apprenne aux enfants dès leur enfance à ainsi prononcer aux écoles, et qu’on ne soit point si barbare en ce royaume, et plusieurs autres lieux, tant hommes que femmes, que enfants, à bien prononcer en parlant ou en lisant latin. »

Jacques Lefèvre d’Étaples expose alors sa notation de la prononciation latine. Il « faut noter deux marques, qui se mettent sur les voyelles des mots qui ont plus de deux syllabes. L’une marquée comme un angle aigu par le bas, est pour l’accent de la voyelle brève, faite ainsi ˇ et l’autre faite à l’opposé comme un angle aigu par le haut, ainsi  ˆ, est pour l’accent de la voyelle longue. Je sais que d’aucuns en usent pour accent circonflexe, mais ici se met seulement pour montrer la voyelle longue, quelque sorte que soit longue. […] Pource cette marque ou signe ˇ s’appelle teneur bref, et cette ˆ teneur long. »

Illustration 3 : Page de titre du Liber Psalmorum cum tenoribus (1528). Source : The British Library – Google books.  

Illustration 4 : Préface de Jacques Lefèvre d’Étaples au Liber Psalmorum cum tenoribus dans laquelle il explique les marques employées pour l’aide à la prononciation. Source : The British Library – Google books.  

Illustration 5 : C’est dans la préface de Jacques Lefèvre d’Étaples au Liber Psalmorum cum tenoribus que nous avons relevé la devise de ces chroniques : « Pour profiter à tous, de quelque condition que soient. » Lefèvre conclut en effet : « Par quoi sera bon dorénavant ainsi marquer les livres pour les enfants des écoles, psautiers, heures, voire toute la sainte écriture, pour profiter à tous, de quelque condition que soient. Et ce suffit pour l’introduction présente, et à l’aide de Dieu commencerons présentement. » Source : The British Library – Google books.  

Illustration 6 : Une page du Liber Psalmorum cum tenoribus permettant de voir les « teneurs » brefs et longs. Source : The British Library – Google books.  

La prochaine chronique sera consacrée à la Grammatographia de Jacques Lefèvre d’Étaples : un autre ouvrage pédagogique écrit pour ses élèves princiers. « Pour profiter à tous, de quelque condition que soient. »


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