Projetons-nous...dans la gueule du loup

À propos d’une notion en passe de devenir toxique

 

Notre langage, comme tous les langages, repose sur des présupposés. Nos contemporains sont trop souvent persuadés que, débarrassés du romantisme et de codes abstrus, ils parlent une langue qui, dans toute la mesure du possible, actualise le vieux rêve d’un degré zéro de la parole, réalisant la conciliation des mots et des choses. Il ne s’agit que d’une illusion. Notre langage, comme tous les langages, fonctionne à partir de polarisations positives et négatives. Ainsi, « amateur », « autodidacte » sont des mots qui ont une forte charge négative. Il m’arrive parfois de me demander quelle aurait été le sort de la théorie de la relativité si cet autodidacte de génie qu’était Einstein avait vécu de nos jours. Obscur employé de l’office des brevets de Berne, il envoya son article sur la relativité restreinte à la revue Annalen der Physik,où elle fut aussitôt publiée en 1905. Aujourd’hui, l’absence de toute situation universitaire, le fait qu’il n’avait qu’une seule publication à son actif, et la nature de son propos, incompréhensible pour la plupart des lecteurs, auraient vraisemblablement abouti à un rejet définitif de l’article, après une peer reviewlapidaire et glacée qui aurait conclu qu’il s’agissait d’un travail d’amateur « stimulating but absolutely speculative ». « Speculative » est quasiment un gros mot dans le monde du néo-positivisme. De fait, c’est seulement maintenant que l’on commence à trouver des vérifications de la théorie de la relativité.

À l’opposé, le mot « projet » brille de mille feux. Le plus sûr moyen de tuer quelqu’un, si l’on omet les liquidations physiques qui ne sont pas admises dans tous les milieux, c’est de dire : «il/elle n’a pas de projet ». Comme si le droit nous était dénié d’avoir des années de jachère, pendant lesquelles il faut laisser reposer le sol pour qu’il retrouve sa force première. Publish or perish. Et pourtant l’actualité récente vient de montrer avec éclat où peut conduire cette attitude consistant à privilégier exclusivement l’avenir. Jamais le futur immédiat –j’imagine que le nom de ce temps a changé dans les grammaires actuelles- n’a été si abondamment utilisé. « Votre grand-mère n’a pas eu de chance, elle était en bonne santé, mais elle a été frappée par le virus au moment même où nous allions commander des masques et où les tests étaient sur le point d’arriver ». Requiescat in pace.  

Que l’on me comprenne. Loin de moi l’idée qu’il faille se cantonner dans le passé ou même dans un présent qui ne serait pas fécondé à la fois par la prise en compte du plus grand nombre d’expériences et par la projection dans l’avenir. Ce que je conteste, dans le milieu universitaire en tout cas, c’est la fossilisation des modalités du projet. Vous êtes un(e) solitaire, vous ne vous êtes pas constitué de réseau, vous êtes mal parti et selon toute vraisemblance vous n’arrivez nulle part. Vous êtes fier de votre langue et vous n’éprouvez aucune envie de formuler votre projet en anglais, out ! Vous êtes incapable de définir précisément, avant même de commencer votre recherche, quelles seront les différentes étapes de celle-ci, vous pensez réagir au fur et à mesure, en fonction de ce que vous trouverez, « projet flou et mal articulé ». En revanche, le fait de n’avoir qu’une vague idée du domaine que vous prétendez explorer n’est pas rédhibitoire, pour peu que vous vous trouviez sinon des amis du moins des connaissances, à Cambridge ou à Oxford, qui garantiront que ce que vous allez faire est fascinating. Résultat, combien beaucoup trop de projets mirobolants, richement financés n’ont abouti à rien ou presque, deux ou trois colloques par-ci par-là, histoire de pouvoir reconstituer son carnet d’adresses ! Je suis conscient que l’on pourra toujours m’opposer l’exemple de tel projet remarquablement réalisé, dont la science a abondamment profité. Je ne conteste pas que cela existe, je parle de beaucoup d’autres. Le remède existe pourtant et, comme souvent, il se trouve dans l’Antiquité. Au terme de son mandat, le magistrat athénien devait rendre des comptes (euthunas didonai), c’est-à-dire comparaître devant l’assemblée et justifier chaque aspect de son action passée. Le rapport écrit ne remplacera jamais le face-à-face. Que chaque directeur de projet soit amené, au terme des quatre ou cinq ans que celui-ci aura duré, à répondre aux questions que lui posera une commission composée non seulement d’experts de la discipline mais d’un panel varié d’universitaires, de chercheurs et de techniciens. Qu’il y ait une trace écrite de cette séance. Notre système a ceci d’étrange que l’on classe, que l’on note au début, beaucoup plus rarement à la fin. Peut-être le temps est-il venu de corriger cette onéreuse bizarrerie.


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