Entretien claudien avec Bertrand Roussel

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Image : Entretien avec Bertrand Roussel
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A l’occasion de l’acquisition d’une tête impériale très convoitée, Bertrand Roussel, « à la tête » de cette étonnante aventure, nous fait l'honneur d'un entretien exclusif.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter en quelques mots ?

Bertrand Roussel : Je suis le Directeur des musées d’Archéologie de la Ville de Nice, c'est-à-dire le musée de Préhistoire de Terra Amata et le musée d’Archéologie de Nice/Cimiez.

 

L.V.D.C. : Quels sont les êtres, de chair et de papier, qui ont compté dans votre goût pour le passé ? Comment avez-vous entretenu la flamme ?

B.R. : Les êtres de chair ? Sans doute papa, qui me parlait souvent d’histoire et d’archéologie. Ceux de papier ? Certainement Georges Perec, qui a fait du passé un jeu de mémoire et d'empreintes. Et puis les silhouettes anonymes peintes sur les vases grecs et taillées dans la pierre du frontispice de Saint-Trophime d’Arles qui me fascinait tant quand j’étais petit…

 

L.V.D.C. : Vous dirigez deux musées : n’est-ce pas une gageure ? Dans la pratique comment faites-vous ?

B.R. : Le fait de diriger deux musées est une lourde responsabilité qui m’oblige à partager mon temps entre les deux structures.

 

L.V.D.C. : Parlons maintenant de l’empereur Claude, dont vous vous êtes littéralement « payé sa tête » pour le dire d'un jeu de mots. Plus sérieusement, quelle est cette nouvelle acquisition ?

B.R. : Effectivement, nous nous sommes payés la tête de l’empereur Claude. C’est le petit-fils d’Auguste, le fils du général romain Drusus et de la nièce d’Auguste, Antonia Minor. Cette tête de Claude grandeur nature est en marbre finement sculpté. Les yeux, dont les pupilles et les iris incisés ont été comblée, sont petits et tombants tandis que les joues sont creusées et le nez est brisé. Les rides sur le front, ainsi que les profonds sillons descendant du nez vers la commissure des lèvres, suggèrent un homme d’âge mûr.

Image : Centre Camille Jullian (Aix Marseille Univ, CNRS, Minist Culture & Com) / Loïc Damelet

Centre Camille Jullian (Aix Marseille Univ, CNRS, Minist Culture & Com) / Loïc Damelet

 

L.V.D.C. : Quand et où a-t-elle été découverte ?

B.R. : La tête de Claude de Cimiez a été découverte à proximité du site archéologique de Cimiez, à Nice, par l’architecte Louis Ignace Edmond Milon de Peillon (1892-1971), lors de travaux dans l’Immeuble Le Régina en 1937. Elle se trouvait à l’intérieur du périmètre supposé de l’antique cité de Cemenelum fondée par Auguste à la fin du premier siècle avant notre ère.

 

L.V.D.C. : Et où est le reste ?

B.R. : Avec les bras de la Vénus de Milo... Non, je plaisante… On ne sait pas.

 

L.V.D.C. : Quel en est l’intérêt artistique ? Et historique ?

B.R. : Cette pièce est une tête de l’empereur Claude, né à Lyon, le 1er août de l’an 10 av. J.-C. et dont le règne a pris fin, à sa mort, en l’an 54 de notre ère. Ce portrait se rattache à ceux des premiers Julio-Claudiens par sa coiffure composée de mèches raides sur le front et de mèches latérales ramenées vers l’avant. Les études de Miguel Beltran Lloris (1981), Anne-Kathrein Massner (1982) et Danièle Terrer (1985) ont permis d’attribuer ce portrait à l’Empereur Claude. La frange du portrait de Cimiez, inconnue de l’ensemble des séries de franges recensées par Beltran Lloris, apparaît comme un nouveau type. Ce portrait, qui vient enrichir les typologies existantes, se présente comme une référence incontournable pour l’étude de l’iconographie impériale de l’époque classique des Julio-Claudiens.

L’empereur Claude, qui régna sur l’Empire de 41 à 54, fut un administrateur compétent qui agrandit son Empire. En Gaule, il éleva plusieurs cités au rang de municipe et accorda la citoyenneté romaine à de nombreux provinciaux. Plus particulièrement à Cemenelum, où il octroya aux habitants de la cité le droit latin.

 

L.V.D.C. : Quels ont été vos sentiments quand vous l’avez vue « en vrai » ?

B.R. : Un grand bonheur car cette tête en marbre est véritablement magnifique.

 

L.V.D.C. : Cette tête en a aussi vu beaucoup d'autres : quelles ont été ses pérégrinations?

B.R. : Après sa découverte en 1937, la tête fut d'abord conservée dans la famille de l’architecte jusqu’à sa vente en 2011. Le grand archéologue Fernand Benoit, qui dirigea les fouilles de Cemenelum, tenta de faire entrer l’objet dans les collections du musée. En réponse, monsieur Louis Milon de Peillon proposa au musée la réalisation d’un moulage. Quelques décennies plus tard, les petits enfants de l’architecte, Jean et Yves Poncin, contactèrent la ville de Nice, en 2010, pour lui proposer d’acquérir le buste afin que « l’objet reste dans un musée de la ville ». En mars 2011, l’objet est vendu par les frères Poncin à la Galerie Chenel, localisée à Paris, qui procéda à la restauration et au soclage de la tête. Par la suite, l’antiquaire Olivier Chenel adressa un courrier, en date du 7 décembre 2011, à la ville pour que cette dernière se porte acquéreur de l’objet. Suite à une réponse défavorable de la Collectivité, la tête fut finalement acquise le 6 décembre 2012, à l’occasion d’une vente aux enchères chez Sotheby’s à New-York, par Monsieur Christian Levett, collectionneur passionné d’art et d’antiquités, qui a ouvert en 2011 le Musée d’Art classique de Mougins (MACM) pour exposer sa collection d’antiquités égyptiennes, grecques et romaines, ainsi que des œuvres d’art néo-classiques, modernes et contemporaines. Monsieur Levett décida, en août 2023, la fermeture définitive du MACM pour faire place à un nouveau musée consacré aux « Femmes Artistes ». C’est dans ce contexte que ce collectionneur, dans un souci de valorisation de ses collections d’antiques, proposa au Musée d’Archéologie de Nice/Cimiez le dépôt de l’objet pour une durée de 5 ans ainsi que son achat.

 

L.V.D.C. : Quand et comment sera-t-elle accessible au Musée?

B.R. : Cette magnifique sculpture est actuellement visible dans les galeries de l'exposition permanente du musée. Il a été décidé dans le nouveau projet scientifique et culturel (PSC), dans lequel le musée se positionne comme le pôle de référence de la romanité pour le territoire de la province des Alpes-maritimae, de faire de cet empereur et de sa famille la clef de voûte de la nouvelle présentation muséographique. L’exposition de ce portrait à proximité de la statue d’Antonia minor apparaît essentielle en raison du rôle joué par cet empereur dans l’histoire administrative de la cité. Une partie de la nouvelle muséographie sera consacrée à la présentation de l’histoire administrative de la cité et son évolution, passant du statut de chef-lieu de la préfecture des Alpes-Martimae et résidence du praefectus, à celui de chef-lieu de province, sous le règne de Néron.

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