Mètis - Vieux métiers, vieilles techniques

Tous les mois, Michel Casevitz (professeur émérite de philologie grecque) traite d’une étymologie susceptible de présenter un intérêt méthodologique pour saisir le véritable sens d’un mot français ou en rectifier l’étymologie généralement admise.

À la fin de l’été, la nostalgie s’exprime partout. La mémoire impose parfois le souvenir de vieilles personnes, dont le métier a disparu et ne survit que lorsqu’on évoque ceux qui l’ont exercé. Ainsi une amie de famille était sténo-dactylo. B. Cerquiligni (Parlez-vous tronqué ?, Paris, 2019) parlerait ici de double apocope, puisque le mot est, s’il était resté complet, *sténographe-dactylographe ; ou, avec le terme *– graphe en facteur commun, sténo-dactylographe.

 L’Antiquité grecque a connu le ταχυγράφος,-ου, masculin, mot composé du thème de l’adjectif  ταχύς,-εῖα,-ύ « rapide » et du radical –γράφος signifiant qui écrit (l’accent indique qu’il s’agit d’un nom d’agent, qui peut être employé comme nom d’instrument – comme le suffixe –τήρ,-τῆρος. Le tachygraphos, mot attesté depuis Origène, au 3ème siècle ap. J.-C.  (d’après le Reverse index of  Greek Nouns and Adjectives, de Buck et Petersen, Chicago, 1945, réimpr. à Hildesheim et New York en 1970, p. 402 : unique emploi du mot dans le Commentaire sur l’évangile de Jean, 6, 2, 9)  était membre d’un secrétariat auprès d’un haut personnage (le mot se rencontre surtout au pluriel). Le verbe dérivé ταχυγραφέω noter en écriture rapide se rencontre au 10ème siècle. Le nom désignant une profession était masculin. Il est possible mais c’est peut-être une légende, que Xénophon ait pris des notes lors de ses conversations avec Socrate, ce qui lui aurait permis d’écrire (vers 370, voir la notice de l’édition procurée en 2000 par L.-A. Dorion dans la Collection des Universités de France [dite Budé], tome 1, p. CCXL-CCLII) ses Mémorables (d’après Diogène Laërce, Vie des Philosophes, II, 48, ed. M. Marcovich, Stuttgart-Leipzig, collection Teubner, 1999[1] ; voir aussi ce que le même auteur dit, en II, 122-123, du cordonnier athénien Simon, qui prenait en notes aussi ce que disait Socrate et qui publia ainsi trente-et-un dialogues en un volume). Mais ce que dit Xénophon lui-même dans les Mémorables (I, 3, 1) n’implique pas une prise de notes tachygraphiques de ses entretiens avec Socrate[2]. En fait, pour avoir un descriptif  précis du tachygraphe, il faut attendre Tiron (circa 104 - 4 av. J.-C.), esclave puis affranchi de Cicéron, qui en fit son secrétaire ; à la demande de Cicéron, Tiron inventa un système d’écriture cursive, avec 1.100 signes, qui lui permit de noter les discours de l’orateur. Ce système tachygraphique fut utilisé jusqu’au 17ème siècle.

 

 

En français, tachygraphe, masculin (attesté depuis la fin du 18ème siècle), a désigné, s’agissant d’histoire romaine, « le copiste qui employait l’écriture cursive, ou écrivait en abrégé» (Trésor de la langue française informatisé [TLF], citant le Dictionnaire de l’imprimerie et des arts graphiques en général, par E. Desormes et A. Muller, Paris, 1912) ; le mot n’est plus employé actuellement en ce sens pour des personnes, mais le mot a servi pour désigner un appareil enregistrant la vitesse, notamment sur les camions (on l’appelle «mouchard») ou sur les avions (on parle alors de «boîte noire»). Le féminin tachygraphie (attesté depuis le dernier tiers du 18ème siècle) désigne le système d’écriture rapide procédant avec des signes conventionnels.

Tachygraphe pour la personne et tachygraphie ont été remplacés par des noms composés à second terme identique : au lieu de tachy- «rapide», on a employé sténo­-, thème de l’adjectif  grec στενός,-ή,-όν « étroit, resserré » (en grec les composés en στενο-désignent surtout des termes du vocabulaire géographique, aucun n’est employé pour l’écriture) ; en français, le premier terme sténo- est aussi employé pour la médecine, la biologie, de la physique, cf. TLF s.v. stén(o).  Le choix du terme sténo- indique qu’on insistait non sur la rapidité, même si la méthode permettait une telle transcription, mais sur l’abrègement par signes et symboles simples (sténogrammes) transcrivant sons et silences (divers systèmes ont été créées au fil des temps).

Sténographe et Sténographie ont été créés pendant la Révolution pour rendre compte des séances des assemblées délibératives ; et, au 19ème siècle, le personnel secrétaire, presque exclusivement féminin, a été nommé sténographe ou dactylo-sténographe (dactylo, thème du grec δάκτυλος,­-ου, masculin « doigt », outil de la secrétaire). Les composés abréviatifs sténodactylo ou sténo sont donc des noms féminins.

L’arrivée de l’informatique et de l’internet ont rapidement rendu ces métiers obsolètes. Les comptes rendus analytiques n’ont plus de forme écrite obligatoire : les nouveaux sont en audio-visuel, les doigts ne sont plus employés…

D’autres métiers ont été remplacés par des activités créés et simplifiées par l’informatique, dans le domaine de l’écriture ou ailleurs. Nous en examinerons certains prochainement.

 

 

  

 

[1] On peut lire Diogène Laërce en traduction dans l’édition du Livre de Poche, publiée en 1999, sous la direction de M.-O. Goulet-Cazé (pour Xénophon, voir p. 250-263).

[2] Je remercie P. Pontier de m’avoir communiqué son sentiment sur les notes qu’aurait prises Xénophon et qui lui auraient permis de composer les Mémorables.


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